Méthodologies : particularités et intersections
Modératrice : Johanne Sloan
Johanne Sloan a amorcé cette séance en faisant observer que les nouvelles orientations méthodologiques témoignaient de profonds changements structurels dans le domaine de l’histoire de l’art. Les réflexions sur la méthodologie proposées dans cette séance ont mis en évidence l’engagement des présentateurs à privilégier des pratiques réfléchies visant à promouvoir la décolonisation, le féminisme, ainsi que la lutte contre le racisme et la discrimination des queers dans le secteur des arts et le domaine de l’histoire de l’art. Le concept de « tendresse comme méthode » proposé par Joanna Joachim a fait écho chez tous les participants qui ont parlé des responsabilités émotionnelles, interpersonnelles et communautaires associées au travail de recherche, de conservation ou de création dans le contexte canadien contemporain.
Les collaboratrices Heather Igloliorte (Inuk, Nunatsiavut, titulaire de la chaire de recherche en arts circumpolaires [niveau 1] et professeure agrégée d’histoire de l’art à l’Université Concordia) et Carla Taunton (professeure agrégée d’histoire de l’art et de culture contemporaine au Collège d’art et de design de la Nouvelle-Écosse) ont amorcé la discussion par une réflexion sur les courants sociaux et intellectuels sur lesquels repose leur nouvelle publication de 2022 intitulée The Routledge Companion to Indigenous Art Histories in the United States and Canada. Première compilation de la sorte à réunir un ensemble de travaux sur les méthodes en histoire des arts autochtones, l’ouvrage répond à la nécessité, selon les partenaires de travail, de comprendre l’art autochtone à travers son propre prisme. En parlant des dangers d’utiliser les théories occidentales pour interpréter et mettre en contexte l’art autochtone, Heather Igloliorte a fait référence au travail de la réalisatrice métisse Loretta Todd, qui a dit que « les théories esthétiques occidentales cherchent à imposer une vision du monde et à assimiler mon point de vue aux leurs, même si elles prêchent la multiplicité1 » [traduction libre]. Heather Igloliorte et Carla Taunton ont plutôt sollicité la contribution d’universitaires et d’artistes autochtones dont la réflexion dépasse les paradigmes dominants en histoire de l’art. Carla Taunton explique avoir appelé ces collaborateurs à se poser la question suivante : « Quelle est votre méthodologie et comment est-elle ancrée dans vos connaissances autochtones, mais aussi dans votre pratique? » Carla Taunton et Heather Igloliorte ont aussi brièvement décrit d’autres projets sur lesquels elles travaillent, séparément et ensemble, qui font progresser la méthodologie de décolonisation, renforcent les capacités des étudiants autochtones dans les secteurs de l’art et de la culture et visent à perturber la perpétuation de la « conception coloniale de l’avenir » en histoire de l’art, comme Carla Taunton l’explique.
Conservatrice d’art contemporain à The Rooms, un établissement servant à la fois de galerie d’art, de musée et de centre d’archives à St. John’s, Mireille Eagan a commencé sa présentation en expliquant ce que la conservation représente pour elle. S’inspirant de la racine latine curate du verbe to care, Mireille Eagan a décrit comment le principe éthique du soin éclaire sa pratique de conservation : « Mon travail consiste à raconter des histoires dans l’espace d’exposition, mais il consiste surtout à écouter. J’ai le devoir de prendre soin de la communauté qui m’a, à bien des égards, invitée à occuper cette fonction. » Pour elle, les institutions coloniales comme The Rooms doivent de toute importance remettre en question les concepts traditionnels d’autorité et d’expertise, et intégrer le principe de soin de la communauté dans les espaces culturels. C’est ce qui leur permet de raconter des histoires inclusives – sans être définitives – sur l’art et l’histoire de la province. Dans sa présentation, Mireille Eagan a exploré l’influence de cette position d’humilité qu’elle a adoptée dans la conservation et de son principe d’éthique du soin dans deux expositions récentes, toutes deux intitulées Future Possible, qui réunissaient diverses personnes du milieu des arts et de la culture pour réfléchir à l’héritage ambivalent de l’entrée de la province dans la Confédération canadienne en 1949, juxtaposé à la vision optimiste mais contraignante du premier ministre Joseph Smallwood pour l’avenir de Terre-Neuve. Elle a également commenté la transposition du projet Future Possible en monographie du même nom en 2021, un ouvrage qu’elle a elle-même produit. Le document donne un aperçu de l’histoire de l’art à Terre-Neuve-et-Labrador. Pour Mireille Eagan, il était toutefois important que l’ouvrage résiste à la tendance de ce type de recueil à prétendre à l’autorité ou à l’exhaustivité en matière de définition. Le livre transmet intentionnellement le message d’un large éventail de contributeurs et présente ainsi une multitude de visions de la culture à Terre-Neuve-et-Labrador sous diverses formes narratives. Selon Mireille Eagan, il vise à démontrer « que la culture est un verbe, et non une entité statique; c’est une force dynamique qui favorise et cultive les liens ». À l’instar du titre du livre, la compréhension qu’a Eagan de l’art et de la culture est axée sur le processus et l’avenir, ce qui invite au questionnement et à la conversation plutôt qu’à des réponses définitives.
Dans son exposé, Joana Joachim (professeure adjointe en étude des Noirs spécialisée en histoire de l’art, en éducation artistique et en justice sociale, Université Concordia) a expliqué comment les méthodologies féministes noires sous-tendent son travail de recherche et ses pratiques de conservation. Pour mettre en pratique ces méthodologies, Joana Joachim centre son travail sur les femmes noires, se réapproprie le message par le conte et différentes épistémologies, et reconnaît les retombées sociales et politiques de l’art et de la culture visuelle. Elle a aussi présenté le concept très évocateur de « tendresse comme méthode » pour réfléchir à ce que pourraient être les méthodes du féminisme noir dans le domaine de l’histoire de l’art. Joana Joachim a continué en expliquant comment elle a mis en œuvre ces stratégies méthodologiques dans son travail de conservation dans Blackity (2021), une exposition à la galerie Artexte de Montréal. Dans le cadre de cet événement artistique, elle a pu présenter la collection de documents d’Artexte témoignant de l’histoire de l’art canadien noir à partir des années 1970. Retraçant le travail des femmes noires dans la collection d’Artexte, Joana Joachim a utilisé des stratégies innovantes de visualisation des données (se réappropriant ainsi le message par des moyens alternatifs de créer des connaissances) pour souligner les hauts et les bas de l’histoire de la représentation des Noirs dans le milieu artistique canadien et comprendre leur signification concrète pour les artistes soumis à la versatilité des possibilités de financement.
Erin Morton (professeure en histoire de l’art et doyenne de la Faculté des arts de l’Université St Francis Xavier) a parlé de la méthodologie dans le contexte de son travail d’éditrice de la dernière collection de monographies, Unsettling Canadian Art History (2022). Elle a cité plusieurs sources d’inspiration pour la collection, qui examine la culture visuelle et matérielle des multiples colonialismes et histoires d’asservissement au Canada du point de vue des queers, des féministes, de la diaspora et des personnes racisées (et leurs intersections). Erin Morton a précisé comment le travail de Charmaine Nelson, particulièrement en ce qui concerne la « dévastation psychologique » vécue par les universitaires racisés dans le domaine de l’histoire de l’art, a nourri sa réflexion sur l’enracinement de la blanchité et de la colonialité dans la discipline. Elle a aussi indiqué que sa méthode de collaboration avec les contributeurs à la collection s’inspirait des pratiques de collaboration décoloniale de Carla Taunton et d’Heather Igloliorte. Dans sa présentation, elle a souligné qu’en plus de permettre de produire le livre, le processus de collaboration s’est avéré riche et générateur en soi; il a permis d’utiliser les méthodes de décolonisation pour entretenir des relations bienveillantes entre les collaborateurs.
Les possibilités, l’éthique et les limites des collaborations communautaires ont été explorées plus en détail dans la présentation de Melanie Zurba (professeure agrégée à la School for Resource and Environmental Studies, Université Dalhousie) sur son travail de recherche en partenariat avec la communauté. Dans son laboratoire de recherche en partenariat avec la communauté à l’Université Dalhousie, Melanie Zurba aborde les études de l’environnement sous l’angle des arts et des perspectives artistiques. Renvoyant à la longue tradition d’universitaires et de chercheurs qui extraient les connaissances des communautés pour leur profit personnel ou celui de leur établissement, la chercheuse a souligné que la priorité des projets de recherche communautaire, même lorsqu’ils sont affiliés à des établissements universitaires, doit être de servir la communauté concernée et de lui bénéficier. Dans son exposé, elle a aussi exploré l’établissement des limites comme méthode pour déterminer les conditions éthiques des collaborations communautaires. Bien que, dans ce contexte, le terme « limite » puisse désigner la définition des lignes à ne pas franchir dans le processus de recherche (par exemple, l’établissement des conditions d’accès aux données sensibles), Melanie Zurba a souligné que le travail d’établissement des limites avait pour but principal de faciliter la communication et la collaboration entre les communautés et les chercheurs séparés par des différences sociales et politiques en instaurant un terrain éthique et conceptuel commun.
Au cours de la discussion, les réflexions des présentatrices sur les méthodes de recherche féministes et décoloniales, en particulier telles qu’elles sont exprimées dans le concept de « tendresse comme méthode » de Joana Joachim, ont trouvé un grand écho auprès du groupe. Les implications de la recherche et de la collaboration en tant que pratiques de soin de la communauté ont été explorées. Plusieurs personnes ont parlé des difficultés qu’elles ont rencontrées en utilisant des méthodes axées sur la bienveillance envers la communauté en contexte institutionnel, où le rythme de travail attendu permet rarement de prendre soin des collaborateurs ou sujets de recherche. Jennifer VanderBurgh, par exemple, a parlé de la vision, souvent défendue par les comités d’éthique, selon laquelle l’éthique en recherche doit être définie de manière objective, et du manque d’engagement émotionnel. Elle a suggéré que de tels processus éthiques peuvent en fait inciter les chercheurs à se comporter de manière non éthique en se coupant de leur sensibilité et en s’abstenant de prendre soin de leurs sujets de recherche.
- 1 Loretta Todd, « What More Do They Want? », dans Indigena: Contemporary Native Perspectives, éd. Gerald McMaster et Lee-Ann Martin (Vancouver et Toronto : Douglas & McIntyre, et Hull, QC : Musée canadien des civilisations, 1992), 72.