Penser la communauté : lieu, histoire, processus de travail
Modératrice : Martha Langford
Le dernier groupe d’experts de la conférence réunissait des chercheurs, des éducateurs, des artistes et des créateurs pour discuter de la signification de la communauté et de la manière dont leur travail « enrichit nos perceptions des communautés d’hier et d’aujourd’hui » [traduction libre], comme la modératrice Martha Langford l’a formulé. Les travaux variés présentés par les participants ont souligné la diversité des communautés historiques et contemporaines du Canada atlantique, ainsi que la myriade d’axes d’identité, de culture et d’expérience autour desquels les communautés peuvent se rassembler. Au milieu de cette diversité, chaque présentation mettait toutefois en évidence la richesse des communautés comme dépositaires de connaissances et de méthodes de savoir, ainsi que les obligations des chercheurs et des créateurs à l’égard de ces communautés.
Natasha Simon (l’nu, Première Nation d’Elsipogtog) a expliqué sa compréhension de la « communauté comme un rapport fondé sur des traités » en tant que directrice du Centre Mi’kmaq-Wolastoqey de l’Université du Nouveau-Brunswick (Mme Simon est aussi professeure adjointe à la Faculté de l’éducation du même établissement). Elle a proposé une interprétation puissante de la conception autochtone des rapports fondés sur des traités telle qu’elle est représentée dans le tissage de la ceinture wampum à deux rangs, le support visuel du tout premier accord connu entre les Autochtones et les Européens sur l’île de la Tortue. Pour Natasha Simon, les perles blanches, fabriquées à partir de coquillages ramassés par des femmes autochtones dans des zones intertidales riches en biodiversité, témoignent de l’importance de l’eau comme tierce partie dans le traité. Elle soutient que, comme espaces frontaliers entre la terre et l’eau, et endroits où l’eau douce et l’eau salée se mélangent pour créer la vie, les estuaires symbolisent l’équilibre parfait du pouvoir dans les rapports fondés sur des traités. De la même manière que les déséquilibres dans l’écosystème intertidal peuvent étouffer la vie, la domination des systèmes de savoir occidentaux sur les modes de connaissance autochtones, courante dans les milieux universitaires, viole non seulement les conditions de la relation fondée sur les traités, mais réprime aussi les possibilités de compréhension mutuelle. Dans son travail au Centre Mi’kmaq-Wolastoqey, Natasha Simon s’inspire des marcheurs d’eau Mi’kmaq qui tentent de rétablir l’équilibre, de ranimer les obligations tissées dans la ceinture wampum à deux rangs et de « restaurer et réaffirmer toutes nos relations » [traduction libre].
Le photographe de Fredericton (et premier artiste noir dont les œuvres ont été exposées à la galerie d’art Beaverbrook) Gary Weekes a parlé du rôle des rapports avec la communauté dans son processus créatif. Réfutant l’idée du photographe comme un observateur externe détaché de son sujet, il épouse l’intersubjectivité, tissant des liens de confiance et de compréhension mutuelle avec les personnes qu’il prend en photo. Gary Weekes indique que, lorsqu’il travaille avec ses sujets et qu’il les photographie, il cherche à devenir un membre temporaire de la communauté afin de les représenter de la manière la plus exacte possible. Il a indiqué que cette approche interactive et relationnelle de la photographie s’est avérée particulièrement utile à la photographie de moments intimes de familles noires du Nouveau-Brunswick pour son projet Still Here: Preserving our Legacy, qui visait à documenter l’histoire des Noirs au Nouveau-Brunswick et à célébrer la vitalité actuelle de la communauté.
Sara Spike (enseignante d’histoire à l’Université Dalhousie) a présenté le travail postdoctoral qu’elle a récemment terminé dans le cadre d’un grand projet de recherche interdisciplinaire dirigé par des océanographes et ayant pour but d’améliorer la cartographie du plancher sous-marin. Elle a collaboré en tant qu’historienne avec un groupe de chercheurs en sciences humaines et sociales qui se posaient la question : « Quelle est l’expérience humaine du plancher sous-marin? » et comment ce savoir peut-il être mis en relation avec les compréhensions scientifiques de l’environnement benthique? Sara Spike soutient que les communautés côtières offrent des points de vue uniques sur les milieux littoraux comme paysages historiques et culturels parce qu’elles vivent à la frontière entre la terre et l’eau. Elle fait remarquer que les « communautés côtières ne sont pas contraintes par l’océan; elles s’y étendent […], et le plancher sous-marin est en fait pour elles une zone d’attention et d’activité qui revêt une importante culturelle. » La majeure partie de ses travaux de recherche s’est donc concentrée sur un partenariat avec la communauté, notamment un projet intitulé Living with the Seafloor, qui documentait « des connaissances accumulées au fil des générations » sur le plancher sous-marin dans les communautés de la côte est de la Nouvelle-Écosse. Revenant sur les remarques de Melanie Zurba de la matinée, Sara Spike a insisté sur l’importance que la recherche en partenariat avec la communauté soit réciproque plutôt qu’extractive.
La chercheuse en cinéma et télévision Jennifer VanderBurgh (professeure agrégée de langue et de littérature anglaises à l’Université Saint Mary’s) a parlé de l’idée de communauté sous deux angles : en tant que sujet de recherche, puis comme élément clé de son processus de recherche. Dans son travail, Mme VanderBurgh s’intéresse à la façon dont les médias audiovisuels (particulièrement le cinéma et la télévision) « représentent les lieux et les communautés locales » et comment ces représentations « influent [à leur tour] sur les lieux et les communautés qu’elles représentent ». La capacité de la télévision à représenter les communautés locales – et, dans une certaine mesure, à imaginer ces communautés – constitue le sujet de son livre publié en 2023, What Television Remembers: Artifacts and Footprints of TV in Toronto. Dans son ouvrage, Jennifer VanderBurgh problématise l’idéal de la « télévision canadienne » selon la CBC ainsi que la création de la culture nationale en analysant comment un lieu particulier (Toronto) a été choisi comme représentatif de la nation dans les productions télévisuelles tout au long du vingtième siècle. Le deuxième volet de sa présentation portait sur la création d’une communauté comme caractéristique nécessaire et sous-produit de la recherche sur la télévision canadienne. Étant donné que les programmes télévisés ont été mal conservés et archivés au Canada, Mme VanderBurgh soutient que les spécialistes du cinéma et de la télévision ont recours à des réseaux informels pour retracer et regrouper les archives à l’échelle du pays, dont beaucoup appartiennent à des collections privées. Elle réalise ce travail essentiel dans son domaine en entretenant des relations interdisciplinaires et en développant des réseaux de chercheurs et d’archives. Son récent projet sur les films de Margaret Perry aux archives de la Nouvelle-Écosse visait essentiellement à rendre ces œuvres accessibles au public et à créer « une communauté d’intérêts » autour de ces films. Par ce projet, elle concrétise son idée voulant que la formation de communautés d’intérêts autour des collections audiovisuelles soit une « occasion de militantisme et une obligation » pour les chercheurs.
Dans sa présentation, Andrea Terry a approfondi les discussions sur la communauté en revenant sur la manière dont elle a adapté sa pratique de la conservation, à titre de directrice de la galerie d’art de l’Université St Francis Xavier, pour continuer à produire des expositions communautaires durant la COVID. En 2022, Mme Terry a organisé trois expositions (intitulées Legacies: The Pride of Nova Scotia; Black Love, Joyful Lessons; Nurturing Netukulimk) qui avaient pour but de rendre les œuvres d’art aussi accessibles que possible en combinant des éléments en ligne et en personne. Elle a fait remarquer que chacune de ces expositions axées sur la communauté était le fruit de ses relations avec les conseillers du centre de relations avec la diversité de l’Université, qui l’ont mise en contact avec des membres locaux des communautés LGBTQIA+, noire et autochtone. Sa présentation a aussi évoqué l’immense travail émotionnel lié à l’organisation de ces expositions communautaires, qui nécessite d’établir des bases de confiance avec les artistes issus de groupes marginalisés qui n’ont pas forcément beaucoup d’expérience de collaboration avec des galeries institutionnelles. Faisant écho aux commentaires de Sharon Murray sur les ressources limitées accordées aux établissements culturels en Nouvelle-Écosse durant la première discussion du groupe d’experts, Andrea Terry a évalué avec franchise son expérience en tant que seule employée à temps plein de la galerie travaillant sur ces expositions communautaires, et le fardeau émotionnel et physique de ce travail pour elle.
Le slammeur et Néo-Brunswickois noir de septième génération Thandiwe McCarthy a discuté de son projet de recherche communautaire, Still Here: Preserving Our Legacy, qui a pour but de documenter, de préserver et de célébrer l’histoire des Noirs au Nouveau-Brunswick. Comme Meredith J. Batt et Gemma Marr, Thandiwe McCarthy a entrepris ce projet après avoir eu de la difficulté à trouver des archives et des récits qui parlaient de son expérience et de l’histoire de sa communauté. En contribuant à la littérature sur l’expérience des Noirs dans l’histoire, il a aussi fait remarquer que son objectif était, comme Graham Nickerson, de remettre en question les messages simplistes, voire faux, sur l’histoire de l’esclavage au Nouveau-Brunswick en citant des preuves historiques irréfutables Ces archives qui, selon lui, représentent souvent les points de vue de personnes extérieures à la communauté seront juxtaposées à une contre-archive communautaire tirée d’albums privés et de souvenirs de familles noires du Nouveau-Brunswick. Pour Thandiwe McCarthy, le processus d’engagement communautaire est réciproque, et non extractif. Outre la production de copies numérisées des photographies et archives familiales, le point culminant de son processus de recherche est une séance au cours de laquelle chaque famille se réunit pour être prise en photo par Gary Weekes. Les rapports communautaires tissés par Thandiwe McCarthy ont donc permis de documenter l’histoire des Noirs au Nouveau-Brunswick à travers leur propre prisme, tout en célébrant la résilience des familles noires, ainsi que leur présence dans la province jusqu’à ce jour.
La conversation qui a suivi ces présentations a exprimé un optimisme collectif concernant l’avenir des projets communautaires. Martha Langford, Andrea Terry et Thandiwe McCarthy ont amorcé la discussion en suggérant que ce type de recherche et de projets créatifs peuvent en fait contribuer à créer ou à revitaliser les communautés qui sont étudiées ou représentées. Graham Nickerson a d’ailleurs insisté sur l’importance de porter la recherche sur les communautés marginalisées, comme les Néo-Écossais d’origine africaine, à l’attention des organisations représentant leurs intérêts afin qu’elles puissent jouer un rôle dans la gestion des connaissances de la communauté. Mme Langford a souligné l’intérêt croissant pour les études et projets créatifs localisés axés sur une communauté, en évoquant la prochaine exposition consacrée aux œuvres de Gary Weekes et de Thandiwe McCarthy sur les familles noires du Nouveau-Brunswick à la galerie Beaverbrook. Outre son optimisme, la discussion a abordé les difficultés associées au travail avec la communauté, en particulier lorsque le chercheur n’en fait pas partie. Natasha Simon a également fait une mise en garde importante sur les obstacles au partage des connaissances et à la compréhension mutuelle entre les Premières Nations et les établissements universitaires occidentaux, compte tenu de l’inégalité des relations entre ces communautés dans le Canada atlantique aujourd’hui.